Axe 2 : Architectures et villes de l’Asie contemporaine. Héritages et projets

Recherches en cours

Responsables

Antériorité et spécificités

Les villes d’Asie et leurs architectures est un des domaines d’étude de l’UMR AUSser reconnu en France et à l’étranger, les travaux menés dès les années 1970 ont été fondateurs d’un champ de la recherche architecturale et urbaine. Les recherches portent sur la fabrique de la ville à travers la notion de projet spatial et par son ancrage dans l’enseignement de l’architecture et son implication dans la recherche action (expertise, évaluation, etc.). Les coopérations pluridisciplinaires avec des équipes en France et à l’étranger sont engagées depuis ce point de vue.

Les territoires urbains d’Asie du Sud-Est, notamment le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, Singapour, la Thaïlande, le Vietnam sont au centre du dispositif de recherche. La Chine et l’Inde, qui jouxtent cet angle de l’Asie selon l’expression forgée par Élisée Reclus, sont étudiées pour leurs propres configurations spatiales et pour leurs rôles dans la production de la ville sud-est asiatique, dans la longue durée des échanges comme dans les processus contemporains qui ont amené à une intensification des circulations transnationales et régionales des références urbaines.

Objectifs scientifiques

Le thème fédérateur de nos recherches est celui de la production de dispositifs spatiaux singuliers en Asie contemporaine liés à la trajectoire historique des villes, à la rémanence ou à la réminiscence de cultures spatiales héritées. La spécificité des produits de l’urbanisation dans cette aire géographique a été théorisée par certaines recherches (Bishop, Phillips et Yeo 2003 ; Bunnel, Drummond, et Ko 2002 ; Dick et Rimmer 2009) qui ont développé des approches anthropologiques, sociologiques et géographiques pour l’analyse des villes contemporaines. A contrario  peu d’auteurs ont mis au cœur de leurs études le projet architectural et urbain et la matérialité de la fabrique urbaine. Cette approche qui caractérise nos travaux sur les transformations architecturales et urbaines met en évidence des processus différenciés de coproduction de l’espace urbain. Nos recherches ont pour objectif d’appréhender les nouvelles situations de contact et d’échanges culturels (Castiglioni et alii, 2006), ainsi que les interactions et les métissages qui contribuent, on en fait l’hypothèse, à l’élaboration d’expressions originales d’une modernité contextualisée à l’échelle locale (Robinson 2006).

Nos recherches portent, d’une part, sur les mutations des dispositifs spatiaux de la ville et celles de leurs modes de production liées à la mondialisation et aux transitions politique et économique. D’autre part, nos recherches appréhendent l’évolution et la résilience des cultures spatiales des villes d’Asie en regard de la montée en puissance des interactions régionales. Si l’intensification de ces interactions a été, en effet, étudiée par les géographes, les historiens et les politologues (Fau et alii, 2012 ; Frank et Goldblum, 2012), peu de travaux ont évalué le rôle de ces dynamiques sur la production de la ville contemporaine.

Thèmes et programmes de recherche

L’analyse de la production de la ville et de ses architectures dans la mondialisation et la régionalisation se décline à partir de trois thèmes complémentaires.

Circulation et réception croisées de cultures spatiales.

L’Asie est aujourd’hui concernée par une accélération et un renouvellement des échanges architecturaux et urbains, des contenus, des vecteurs matériels et immatériels – supports verbaux et iconiques, internet et culture médiatique – et des réseaux. L’objectif est de saisir les jeux complexes de transfert et leurs effets sur les cultures spatiales.

Cinq types d’objets dont la circulation modifie la production de la ville sont considérés :

  • les hommes, usagers et acteurs professionnels – praticiens, théoriciens et enseignants : promoteurs, experts internationaux, architectes, urbanistes, ingénieurs, grandes organisations liées à la sphère internationale ;
  • les théories et doctrines, idéations verbales et iconiques : notions et corpus réglementaires du patrimoine (Unesco), cultures urbanistiques (comparative urban planning cultures) ;
  • les images subjectives, représentations du monde individuelles et collectives ;
  • les dispositifs architecturaux, urbains et paysagers : lotissements, gated communities, tour, mall, cité-jardin, écoquartiers… espaces publics (places, parcs, jardins, etc.) ;
  • les bâtiments eux-mêmes ou certains de leurs fragments.

La dimension locale de ces échanges est appréhendée sous l’aspect de la réception savante et populaire. Les acteurs locaux (architectes, urbanistes, fonctionnaires, habitants, promoteurs, etc.) n’apparaissent pas seulement comme des récipiendaires, mais dans leur « capacité d’agir sur », à négocier et à composer avec les éléments transférés.

Les travaux se donnent pour perspective d’éclairer la réflexion sur les cultures de l’espace à l’œuvre dans les projets, leur supposée standardisation dans la mondialisation et leur auto-référencement. Par-delà les échanges à l’échelle mondiale, les trajectoires sont étudiées au sein des mondes asiatiques – entre Asie du Sud-Est, Inde et Chine. Ces nouveaux réseaux constitués à l’aune des enjeux politiques, économiques et sociaux asiatiques sont-ils ou seront-ils producteurs de cultures originales, voire de modèles ? La question est notamment étudiée dans le cadre du groupe de recherche  « Circulation des références urbaines et assemblages locaux » (Labex Dynamite) – auquel participent les membres de cet axe de l’unité.

En outre, les situations tendues auxquelles bon nombre de territoires asiatiques font face aujourd’hui (vulnérabilité face aux catastrophes naturelles, augmentation aigu des flux démographiques ou à l’inverse, vieillissement massif de la population, croissance urbaine, etc.), nécessitent de les comparer à l’échelle régionale. Elles sont aussi posées comme autant de miroirs des problématiques rencontrées, dans une moindre mesure, par nos métropoles européennes.

Rapports aux héritages matériels et immatériels dans les projets

L’entrée en jeu de préoccupations patrimoniales modifie les façons de considérer les héritages (Askew, 1994 ; Daly et Winter, 2012 ; Logan, 2002). Quel est le poids des dispositifs hérités dans les projets ? Quelles en sont les perceptions, représentations et interprétations en vue de la transformation du territoire ?

Ces projets mettent en jeu des processus de natures différentes :

  • des persistances locales qui se traduisent par des adaptations de dispositifs anciens ou par des appropriations et des conformations de dispositifs nouveaux, selon des modèles et des pratiques intériorisés,
  • des stratégies de ressourcement et des fictions rétrospectives qui proposent des interprétations, voire des réinventions des héritages, lesquels sont réactivés de façon explicite, consciente ou non, dans des compositions nouvelles,
  • des programmes patrimoniaux qui sont des vecteurs puissants de l’internationalisation des idées et des pratiques et, ce faisant, des formes, par des effets de mise aux normes (Jenkins, 2008). Les recherches concernent également les mutations des territoires situés dans l’aire d’influence d’un site patrimonial majeur, notamment des sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial (Hitchcok et alii, 2010 ; Winter, 2007).

Un premier programme porte sur l’actualité de la ville héritée des États agraires en Asie du Sud-Est, à partir de l’étude de Chiang Mai, Yogyakarta, Nay Pyi Taw, Mangapura. Un deuxième programme étudie la fabrique contemporaine de villes qui ont fait l’objet d’une reconnaissance patrimoniale à l’échelle nationale ou internationale (par le biais de l’UNESCO) : Luang Prabang (Laos), Hoi An et Huê (Vietnam), Melaka (Malaisie) et Chiang Mai (Thaïande). 

Un champ de recherche complémentaire, développé à travers d’un programme de recherche collectif et exploratoire financé par le Ministère de la Culture et de la Communication, porte sur les mots du patrimoine dans le projet architectural et urbain en Asie du Sud-Est, leur circulation, réception, création.  Ce programme de recherche étudie l’élaboration de connaissances et de pratiques patrimoniales originales en Asie du Sud-Est, qui relèvent des décalages entre discours patrimoniaux internationalisés et approches locales. Ces écarts sont considérés comme autant d’occasions d’échanges, qui amènent à la création d’ « espaces interstitiels » (Bhabha 1994), où les situations de concertation et de conflit rendent possible la transformation et le métissage de référents patrimoniaux hétérogènes. La démarche consiste dans l’analyse de projets architecturaux et urbains situés au Cambodge, en Indonésie et en Thaïlande. Ces projets sont entendus comme les lieux d’expression de cultures scientifiques et techniques relatives au patrimoine, et comme les lieux de négociation d’intérêts hétérogènes. Ils sont appréhendés sous l’angle des communications orales et écrites dans les langues vernaculaires, qui les décrivent, les défendent, voire les contestent, et sur la mise en miroir de discours compétitifs et conflictuels. Cette recherche développe une approche comparative, qui identifie la singularité des pratiques patrimoniales éprouvées dans les sept cas d’étude. Elle vise à l’établissement d’une démarche susceptible d’éclairer d’autres contextes, qui croise l’analyse des projets, des discours et du « jeu d’acteurs » dans les pratiques patrimoniales.

 Ces recherches et les enseignements qui leur sont associés ont nécessité la création d’outils partagés. Depuis 1996, un programme de corpus de plans et projets de villes est mené à l’Ipraus. Un travail sur le lexique, notamment sur les mots du patrimoine, est envisagé dans le cadre des actions collectives de l’unité.

Les « idées de la ville » en Asie

Les phénomènes urbains contemporains en Asie ne peuvent plus être appréhendés à travers les notions qui ont été longtemps utilisées pour définir ce que la ville est, et pour la distinguer de ce qu’elle n’est pas (par exemple, le couple « urbain » et « rural »). Celles-ci révèlent leur obsolescence face aux transformations urbaines radicales, qui marquent l’accès de ces villes à la modernité, et qui semblent mettre en question l’idée même de la “ville”, en tant qu’entité physique reconnaissable. Cette thématique de recherche étudie l’évolution des significations qui sont attachées à ces notions et les représentations qui, de nos jours, sont associées aux villes asiatiques en tant qu’entités spatiales, politiques et sociales. L’objectif est de trouver des clés de compréhension des réalités urbaines complexes en Asie, et de proposer des outils théoriques et méthodologiques adéquats pour les étudier.

Les recherches en cours, développées dans le cadre du programme de recherche « Urban Knowledge Network Asia », financé par l’Union européenne, tentent de montrer si, et jusqu’à quel point, la planification urbaine reflète des imaginations liées au futur, élaborées à partir des horizons culturels hétérogènes des urbanistes, et ancrées dans des régimes éthiques, politiques et philosophiques différents. Les discours sur la ville, diffusés aujourd’hui à l’échelle mondiale par les organismes internationaux, influencent-ils la réflexion des professionnels ? Comment les acteurs impliqués à différents titres dans la fabrique urbaine, décrivent-ils une ville où « il fait bon vivre » et imaginent les « futurs urbains »? Quels sont les idéaux poursuivis par les architectes, les urbanistes, et les acteurs publics ? Les recherchent explorent la manière dont la planification urbaine établit une relation avec les héritages du passé. A l’heure de la modernité, la planification urbaine ne peut pas faire abstraction des modèles et des traces hérités, même si cette relation peut parfois s’exprimer dans les termes du déni. Il est alors pertinent d’interroger de quelle façon les plans d’urbanisme prennent le parti de la rupture par rapport aux traces héritées ou, au contraire, sont ressourcés par les héritages spatiaux et culturels des villes. A quels types d’héritages attribue-t-on de la valeur dans la fabrique de la ville contemporaine, et pour quelles raisons ?

Les recherches développées à partir de perspectives disciplinaires diverses analysent les documents de planification urbaine, dans leur relation avec leurs fondements théoriques, discursifs et éthiques. En particulier, elles examinent la réactivation de modèles urbains hérités, parfois anciens, dans les plans de ville contemporains ; les usages contemporains du patrimoine, la manipulation de l’histoire urbaine par l’effacement sélectif de certaines traces héritées et la valorisation d’autres ; le rôle du patrimoine dans les stratégies urbaines ; l’analyse des discours concernant l’image de la ville ; les utopies contemporaines et les idéaux urbains ; et la « virtualisation » de la ville, conçue comme un écran pour des activités économiques, et une plateforme pour l’évolution technologique.

Fonctionnement

Cet axe présente un statut particulier dans l’UMR du fait de l’antériorité des recherches, du nombre des doctorants, de l’intensité des partenariats nationaux et internationaux, et de sa définition relative à une aire culturelle. Ces singularités appellent un fonctionnement approprié, lequel repose sur :

Un noyau disciplinaire

Les actions s’appuient sur des dispositifs pérennes : l’Observatoire de Siem Reap-Angkor (architecture, patrimoine, développement) et le programme Corpus de cartes et plans des villes d’Asie – qui connaîtront des évolutions sensibles dans le prochain plan relatives aux nouvelles perspectives de recherche sur la régionalisation de la production de la ville.

Des programmes pluridisciplinaires appuyés sur des partenariats scientifiques nationaux et internationaux Ils bénéficient de synergies anciennes et de nouvelles coopérations, liées à la présence des étudiants, doctorants – augmentation des thèses en cotutelles et jeunes chercheurs, post-doctorants.

Deux réseaux scientifiques sont pilotés et co-pilotés par l’unité : le réseau international de la recherche architecturale et urbaine « Métropoles d’Asie-Pacifique : architecture et urbanisme comparés » créé en 1999 (site en reconstruction) ; le réseau international « Urban Knowledge Network Asia » piloté par quatre institutions européennes : Ensa de Paris-Belleville, International Institute for Asian Studies (IIAS) de Leiden, Architecture Faculty of the Technical University of Deft, University College of London (http://ukna.asia/).

L’unité participe à quatre réseaux scientifiques :

  • le réseau thématique national DocAsie (CNRS, InSHS)
  • le GIS Asie (Groupement d’Intérêt Scientifique) et réseau Asie &Pacifique, coordonné par le CNRS et la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) – le congrès 2011 s’est tenu à l’Ensa de Paris-Belleville
  • le réseau « European Association for South East Asian Studies » (EUROSEAS)
  • le groupement d’intérêt scientifique (GIS) sur l’Asie coordonné par l’Institut national des sciences humaines et sociales du CNRS, dans lequel l’Ensa de Paris-Belleville est la seule structure à représenter la recherche en architecture.

Des modalités variées de valorisation et de diffusion

Un fonds de documents graphiques et cartographiques est mis à la disposition des étudiants, des enseignants et des chercheurs sur le site de l’Ensa de Paris-Belleville. Ce fonds est rare. Le valoriser et lui donner une nouvelle visibilité par une mise en réseau, est un objectif à poursuivre.

Il s’agit aussi d’intensifier notre action d’information sur l’architecture et les villes d’Asie. Une veille est d’ores et déjà organisée par notre unité de recherche ; elle doit se développer et être mieux diffusée grâce à la création d’un site Internet dédié.

Des actions transversales

On cherche à engager des travaux comparatifs (lexiques et représentations cartographiques) et à apporter un éclairage nouveau sur les échanges culturels. Des études sur les aires d’influence des grands sites patrimoniaux seront menées avec les chercheurs de l’axe Patrimoine de l’unité.

Relations à l’enseignement et aux professions

Les membres de cet axe cherchent une interaction entre recherche et enseignement, dans les 2e et 3e cycles des écoles nationales supérieures d’architecture, d’une part, et dans d’autres établissements d’enseignement supérieur et de recherche français et étrangers, d’autre part. Centrées sur le projet comme pratique et objet de recherche, les articulations à l’enseignement n’en présentent pas moins une diversité de modalités.

Elles comportent :

  • en master M1 et M2 : des ateliers de projet aux échelles architecturale, urbaine et territoriale ; des cours magistraux sur les villes d’Asie ; des séminaires de formation à la recherche.
  • en post-master, notamment dans le cadre du Diplôme de Spécialisation en Architecture (DSA) « Architecture et projet urbain » qui a pour terrain d’étude les métropoles de Paris, Shanghai et Hanoi.
  • en cycle doctoral : 17 étudiants ont soutenu leur thèse sur un sujet asiatique depuis la création de la filière doctorale en 1992  et aujourd’hui, 20 thèses sont en cours dont 5 en cotutelle avec des institutions asiatiques (Thaïlande, Indonésie, Chine).
  • en post-doctorat : l’axe accueille actuellement deux post-doctorants dont les terrains et les travaux sont en cohérence avec le présent projet scientifique et le nourrissent sous diverses formes.

L’axe est en prise avec les acteurs locaux et internationaux (concepteurs, techniciens, experts) de la fabrique de la ville en Asie depuis de nombreuses années. Le présent projet scientifique continue à mobiliser cette dynamique à travers une continuité des partenariats existants et leur renforcement par l’intégration de nouveaux liens avec ses objets et ses terrains d’investigation dans le cadre de l’enseignement. Des perspectives de recherche action sur le patrimoine et les transports dans les métropoles vietnamiennes sont ouvertes.