Présentation des deux actions transversales

Recherche en cours : 

Présentation de l'axe transerval "Explorations figuratives. Nouvelles lisibilités du projet"

 

Equipe : Jean Attali, Jean-François Coulais, Elisabeth Essaïan, Béatrice Mariolle, Frédéric Pousin

La création de cet axe transversal répond à la nécessité d’interroger l’évolution rapide des représentations et la multiplication de démarches expérimentales dans les pratiques du projet contemporain. Prenant acte du caractère mouvant et instable des nouvelles formes de représentation, notre dispositif de recherche, lui-même exploratoire, questionne la relation entre production d’images, processus de conception et de communication.

Souvent en rupture avec la tradition figurative, ces pratiques émergentes remettent en question le rôle et le statut de la représentation dans la séquence classique analyse-projet. Elles traduisent une profonde mutation dans notre perception du lieu physique et social de l’architecture, et trahissent les incertitudes quant au sens qu’il convient de donner à cette mutation. Notre axe transversal vise en particulier à rendre compte du dialogue, ou de l’absence de dialogue, entre le réel, sa figuration et sa transformation dans le champ du projet d’architecture, considéré dans la dynamique de ses échelles d’observation, de projetation et d’intervention variées, de l’édifice au territoire ou au paysage.   

Le travail du groupe de recherche s’organisera en deux temps. Dans une première phase (2014-15), la construction d’un corpus de pratiques contemporaines sera la tâche prioritaire. Le principe exploratoire consiste à ne pas recourir à une grille de critères de sélection et d’analyse établis a priori, mais à s’engager au contraire résolument dans le processus heuristique par lequel l’élaboration d’une méthode se calera sur notre progression à travers ce corpus. Dans la deuxième phase (2015-16) viendra le temps de l’analyse du corpus, du point de vue de l’évolution dans lequel il s’inscrit et des perspectives qu’il ouvre à la pratique du projet, à la recherche et à l’enseignement de l’architecture. Une série de séminaires et journées d'étude sera organisée sur deux années, et questionnera les pratiques figuratives à travers les six thématiques suivantes :

1. Représentation et processus de conception

2. Objets, échelles et modèles de représentation

3. Représentation et citoyenneté

4. Représentation et pratiques physiques et corporelles

5. Représentation et objectivité

6. Prospective: quelles représentations pour le futur ?

La banalisation des représentations numériques signale que le moment est opportun pour lancer cette initiative. Le défi de cette recherche consiste à transformer un handicap – étudier un phénomène en plein mouvement, sur lequel nous manquons forcément de recul – en un atout : saisir le mouvement dans sa dynamique même. Les phases de travail proposées répondent à cette nécessité d’une démarche novatrice et progressive, partant des pratiques et outils de figuration, se déployant jusqu’à interroger notre culture visuelle dans ses valeurs et ses significations. Son horizon ultime serait d’élaborer un outil de référence, non pas sous la forme d’une synthèse théorique, mais d’un outil de référence constitué des connaissances et des savoir-faire émergeant de situations de projet et de pratiques de conception concrètes.

Enfin, ce travail transversal se veut complémentaire des axes de recherche de l’UMR, ouvert aux processus d’échange et d’enrichissement mutuels avec les thématiques qui y sont développées.

 

Présentation de l'axe transerval "Vocabulaire temporel de la conception architecturale et urbaine"

 

Responsable : Isabelle Chesneau, architecte, docteur en urbanisme, maître-assistante à l’ENSA Paris-Malaquais 

Equipe : Jean Attali, Isabelle Chesneau, Maxime Decommer, Nathalie Lancret, Pijika Pumketkao

Concevoir un projet, c’est se fixer un but, tendre vers un horizon, souhaiter que ce qui « sera » se distingue de ce qui « a été ». Paul Ricœur disait en ce sens que « chaque architecte se détermine par rapport à une tradition établie1 », concevant « après », « selon » ou « contre ». Influencé par la pensée de l’historien allemand Reinhart Koselleck, le philosophe signifiait, par ces termes, que la temporalité est fonction de la conception que chaque concepteur a de son temps, qu’elle est fondamentalement liée à l’expérience (et non a priori) : elle « s’accomplit dans la production de celui qui, par la compréhension, prend conscience de son temps en liant ensemble toutes les dimensions du temps2 . ».

Cependant, comme l’ont montré de nombreux travaux sur la morphologie et la morphogénèse urbaines, l’approche méthodologique de ces expériences temporelles reste en débat. En effet, la question du temps en architecture et en urbanisme ne peut se résumer à une histoire des idées (le progrès, la modernité, développement, etc.) ou à une succession d’événements constructifs, prenant parfois la forme d’une histoire des styles (Kubler, 1973). Le passé ne s’éclaire pas par la seule reconstitution d’états distincts, se succédant dans le temps ; la datation n’est pas une opération qui, à elle seule, permet d’apporter toute l’intelligibilité nécessaire, puisque l’état antérieur d’une ville n’influence pas nécessairement la constitution de nouvelles formes. Les processus de sédimentation ou de stratification urbaine (Francastel, 1984 ; Roncayolo, 1996 ; Darin, 2009, etc.), d’accélération ou de ralentissement, etc., obéissent en réalité à des logiques temporelles complexes, révélant, au sein même des projets, des rapports différents au temps : temps du politique, du social, de l’économique, des auteurs du projet, des institutions, etc. Les éléments de cette « structure » urbaine sont, en outre, instables, pouvant avoir des effets rétroactifs ou décalés dans le temps. Comme aime à le rappeler Marcel Roncayolo, il est des simultanéités qui sont a-synchroniques. Ainsi, si tout projet porte en soi la mesure de son temps, au sein de chacun d’eux, les dimensions du passé et de l’avenir sont mises en relation de façon spécifique3 : « Il existe donc (on peut l'affirmer hardiment) dans l'univers, en un seul temps, une multitude de temps4 .»

Dès lors, comment saisir dans chaque présent, i.e. dans chaque projet, la mise en relation du passé et du futur ? Si l’histoire des idées et des choses présentent des limites théoriques quant à l’étude des temporalités, l’herméneutique de la ville, telle que la préfigurait Bernard Lepetit dans l’ouvrage Temporalités urbaines (1999), reste une voie à approfondir. Citant Émile Benveniste, Paul Ricœur rappelait lui aussi dans Temps et récit l’implication des actes de langage dans la construction de nos rapports au temps : « pour avoir un présent […] il faut que quelqu’un parle ; le présent est alors signalé par la coïncidence entre un événement et le discours qui l’énonce ; pour rejoindre le temps vécu à partir du temps chronique, il faut donc passer par le temps linguistique, référé au discours5 ». Il s’agit donc de mieux mettre en évidence que « dire » l’architecture ou la ville n’est pas nommer une réalité extérieure au langage et indépendante de lui, mais mettre en évidence un acte qui participe à la construction et à la transformation de cette réalité. Plus largement encore, il s’agit aussi de souligner le pouvoir de conformation culturelle de l’espace urbain mis aux normes de catégories conceptuelles décrites par le langage. Parce que les mots sont ancrés dans un champ d’expérience d’où ils sont nés, leur importation d’une langue dans une autre ne renvoie pas à un simple transfert, mais bien à un changement de conception des relations entre l’espace et le temps des villes. La méthode sémantique, conduisant à s’intéresser avant tout aux textes, laisse alors entrevoir la possibilité de saisir une « expérience de compréhension du temps », située historiquement et spatialement. Aux chercheurs ensuite d’interroger chaque conjoncture en analysant et en interprétant les opérations de désignation (les mots sont des témoins d’un temps), afin de mettre en évidence la part d’impensé – de non intentionnel – dans les conceptions du temps de chaque période, ce que d’aucuns appellent un régime d’historicité6 . Ainsi, dans le cadre de ce séminaire, nous chercherons à documenter ces rapports aux temporalités architecturales et urbaines en constituant un corpus de textes d’hommes politiques, d’architectes, d’urbanistes, de législateurs, etc. Tous ont vocation à montrer comment, dans une situation concrète, des expériences du passé des villes se sont transformés, des attentes, des espoirs, des pronostics tournés vers l’avenir ont trouvé à s’exprimer.


1Paul Ricœur, «Architecture et narrativité», Urbanisme, no 303, novembre/décembre 1998, p. 44-51.
2 Reinhart Koselleck, L'expérience de l'histoire, traduit de l'allemand par Alexandre Escudier, Paris, Éd. Points, coll. « Points. Histoire », 2011 [éd. allemande, 1975], p. 238.
3 Bernard Lepetit et Denise Pumain (coord.), Temporalités urbaines, Paris, Anthropos, coll. «Villes», 1993, p. 133.
Reinhart Koselleck, Le Futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques, trad. de l'allemand par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, coll. «Recherches d'histoire et de sciences sociales», 1990 [éd. allemande, 1979], p. 10 
5 Paul Ricœur, Le Temps raconté, lien au titre d'ensemble, Temps et récit, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L'Ordre philosophique », 1985, p. 335-336.
6 François Hartog, Régimes d'historicité : présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions Points, coll. « Points. Histoire », 2012 [2003]. 

 

Bibliographie sélective

Baümer, Bettina, « Aperception empirique du temps », in Panikkar, Raimundo, Pluriversum : pour une démocratie des cultures, Paris, les Éd. du Cerf, 2013.

Cohen, Jean-Louis et Grumbach, Antoine, Forme urbaine et temporalités ; L’inachèvement perpétuel, Paris, Éditions du Pavillon de l’Arsenal, 1999.

Colquhoun, Alan, « Introduction : Architecture moderne et historicité », in Recueil d’essais critiques. Architecture moderne et changement historique, Bruxelles, Liège, Mardaga (édition originale : Essays in Architectural Criticism. Modern Architectural and Historical Change, Cambridge, Mass., MIT Press, 1981), 1985.

Giedion, Siegfried, Espace, temps, architecture, Paris, Denoël-Gonthier, 1978.

Hartog, François, Régimes d'historicité : présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions Points, coll. « Points. Histoire », 2012 [2003].

Koselleck, Reinhart, Le Futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques, trad. de l'allemand par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, coll. « Recherches d'histoire et de sciences sociales », 1990 [éd. allemande, 1979].

Kubler, George, Formes du temps : remarques sur l'histoire des choses, traduit de l’américain par Yana Kornel et Carole Naggar, Paris, Éditions Champ libre, 1973 [éd. américaine, 1962].

Lefebvre, Henri, Eléments de rythmanalyse : introduction à la connaissance des rythmes, Paris, Éd. Syllepse, 1992, coll. « Explorations-découvertes en terres humaines ».

Lepetit, Bernard et Pumain, Denise (coord.), Temporalités urbaines, Paris, Anthropos, coll. « Villes », 1993.

Lussault, Michel, « L'espace pris aux mots », Le Débat 1996/5 (n° 92), p. 99-110.

Panikkar, Raimundo, « Le Temps circulaire : temporalisation et temporalité », in Castelli,  Enrico (dir.), Temporalité et aliénation, Paris, Aubier, 1975.

Ricœur, Paul ; Larre, Claude ; Panikkar, Raimundo ; Kagame, Alexis & al., Les Cultures et le temps : études préparées pour l'Unesco, Paris, Payot ; Paris, Presses de l'Unesco, coll. « Bibliothèque scientifique », 1975.

Ricœur, Paul, La Mémoire, l’histoire et l’oubli, Paris, Seuil, 2000.

Ricœur, Paul, Temps et récit, 3 vol. Paris, Seuil, 1983, 1984 et 1985.

Riegl, Alois, Le culte moderne des monuments : son essence et sa genèse, Traduit par Daniel Wieczorek, 1 vol. Éd. corrigée et augmentée, Paris: Éd. du Seuil, 2013.

Rossi, Aldo, «La città analoga: tavola - The Analogous City: Panel», Lotus international, no 13, 1976.

Trachtenberg, Marvin, Building in Time: From Giotto to Alberti and Modern Oblivion, Yale University Press, 2010.

Vidler, Anthony, Histories of the Immediate Present: Inventing Architectural Modernism (Writing Architecture), Cambridge, Mass., MIT Press, 2008.